Entrelacs n°8 - Imaginaire

Avant-propos

« Le cinéma ou les territoires de l’imaginaire »
Ce titre en forme d’hommage à Edgar Morin (1) est une invitation à l’explo¬ration d’un univers qui depuis 1895 ne cesse de questionner le rapport entre le réel et l’imaginaire.

Dans la préface à son ouvrage Edgar Morin écrit (2) : « Ce qui m’avait sans cesse animé en travaillant L’Homme et la mort, c’était l’étonnement devant ce formidable univers imaginaire de mythes, dieux, esprits, univers non seulement surimprimé sur la vie réelle, mais faisant partie de cette vie anthroposociale réelle. C’était en somme l’étonnement que l’imaginaire soit partie constitutive de la réalité humaine. […] Or, à sa façon, le formidable sentiment de réalité émanant des images artificiellement reproduites sur écran, me posait, comme à l’envers, le même problème. […] Et je suis parti de cette question : dans quel sens et de quelle façon l’univers cinématographique moderne ressuscite-t-il l’univers archaïque des doubles ? Pourquoi, le cinématographe, à l’origine une technique de reproduction du mouvement dont l’usage semblait devoir être pratique, voire scientifique, a-t-il dès sa naissance, dérivé en cinéma, c’est-à-dire en spectacle imaginaire ? »

Cette question du lien indéfectible entre réel et imaginaire n’a pourtant pas tou¬jours été reconnue, et d’Epicure à Kant en passant par les stoïciens, Pascal, Leibniz… la question de l’imagination et de l’imaginaire a donné lieu à un grand nombre de théories. Depuis l’Antiquité classique jusqu’à Jung, l’histoire de l’imaginaire se confond avec celle de l’image et par là même avec celle des différents statuts que les sociétés ont bien voulu lui donner. Depuis les travaux de Jung (sur l’image, les symboles et la notion d’archétype), puis grâce aux recherches de Gaston Bachelard (3), Mircéa Eliade (4), Henry Corbin (5), Edgar Morin (6) et ceux de Gilbert Durand (7) la notion d’imaginaire perd enfin sa caracté¬ristique de « folle du logis » si chère à Malebranche, et celle de chimère (Pascal, Voltaire, Rousseau) pour conquérir son véritable statut de moteur de la construc¬tion de l’esprit et en faire une fonction centrale de la psyché humaine, une fonction de création vitale (8).

C’est comme reproduction du réel que l’image a d’abord joué un rôle au cinéma. L’invention du cinéma est déjà en elle-même le résultat d’un imaginaire… l’abou¬tissement d’une réflexion issue du cerveau de nombreux rêveurs. La concrétisation, à des siècles d’intervalle, de la caverne de Platon. Image d’Épinal, certes, mais jusqu’à preuve du contraire, personne n’a jamais rien trouvé de mieux pour montrer le côté à la fois réel et imaginaire de l’image projetée et la conscience d’être dans un univers qui, dès 1909, faisait dire à Apollinaire « Le cinéma est créateur d’une vie surréelle. » Cette notion sera reprise par André Breton en 1921 lorsqu’il écrit le Manifeste du surréalisme : « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut dire.

Notes
1. Edgar Morin, Le cinéma ou l’homme imaginaire, Paris, Les éditions de Minuit, 1956.
2. Ibid
3. Notamment les cinq ouvrages consacrés aux éléments.
4. Entre autres : Traité d’histoire des religions, Paris, Payot, 1949 – Images et symboles, Paris, Gallimard, 1952 – Mythes, rêves et mystères, Paris, Gallimard, 1957.
5. Henry Corbin, L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn’Arabî, Paris, Flammarion, 1976.
6. Edgar Morin, cf note 1 et Les stars, Paris, Le Seuil, 1957
7. Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, 1960 (Dunod, 1992) – L’imagination symbolique, Parfis, PUF, Quadrige, 1993
8. Même si Sartre ramène l’imagination à un jugement de négation : imaginer, c’est poser l’objet comme n’étant pas là (L’imaginaire, Paris, Gallimard, 1940 – L’imagination, Paris, PUF, 1950) et que pour Lacan l’imaginaire est le signe d’un échec de la fonction symbolique de l’être humain (Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, Écrits, Paris, Seuil, 1966) il est important de rappeler que chez ce même être humain, comme chez les animaux, interrompre la phase du rêve durant le sommeil conduit à la mort.
9. Edgar Morin, Les stars, Paris : Editions du Seuil, 1957.
10. Serge Tisseron, Psychanalyse de l’image, Paris, Dunod, 2005.

Sommaire

  • Avant-propos : « Le cinéma ou les territoires de l’imaginaire » (Françoise Marchand)
  • « L’invisible dans le cinéma de Jean Cocteau » (Rana el Gharbie)
  • « Le Bouleversement du territoire du film de genre » (Claudine Le Pallec Marand)
  • « La femme, a-t-on dit, serait l’extra-terrestre de l’homme (Teeth, de Michel Lichtenstein) » (Nathan Reneaud)
  • « Imaginer l’autre » (Gaëlle Lombard)
  • « Chemin faisant, avec Abbas Kiaro » (Philippe Ragel)
  • « Monde réel et monde imaginaire (David Lynch) » (Emmanuelle Bobée)
  • « Par delà le mur optique (ou le flou comme désir de magie) » (Hélène Vally)
  • « Passage et moustiquaire » (Philippe Morice)
  • « Le Cinéma d’animation et le privilège de l’imaginaire » (Jessie Martin)
  • « Animation contemporaine » (Roland Carrée)
  • « La Vie des anges est un enfer » (Françoise Marchand)
  • Lectures (Guy Claude Marie, Guy Chapouillié)
  • Parution(s) (François Laplantine)

Fiche technique

- Parution : février 2011
- Numéro disponible chez l’éditeur, Téraèdre