Filmer les frontières

Appel à communication

Colloque international - Université de Toulouse II - Le Mirail / Laboratoire de Recherche en Audiovisuel / Ecole Supérieure d’Audiovisuel (LARA - ESAV)

Direction scientifique : Corinne Maury & Philippe Ragel

Du 8 au 11 mai 2013


«  Maréchal – Mais dis donc, t’es bien sûr que c’est la Suisse là-bas en face ? Rosenthal – Ca fait aucun doute. Maréchal – Ca se ressemble tellement mon vieux ! Rosenthal – Ah, qu’est-ce que tu veux, une frontière ça se voit pas, c’est une invention des hommes, la nature s’en fout  » (La Grande illusion, Jean Renoir, 1937).

Les frontières bordent et ceinturent les États du monde. Sur les 248 000 km qui découpent géographiquement et structurent politiquement la surface de la Terre, la frontière constitue un territoire qui « jamais… n’a été autant négocié, délimité, démarqué, caractérisé, équipé et patrouillé » (Michel Foucher). Les écrans du monde en signalent quotidiennement les conflits, réduisant le plus souvent la frontière à sa définition étymologiquement première : ligne de front. Cette obstination à ne pointer que ses désordres enferme la frontière dans une série limitée de stéréotypes et d’annonces immédiates qui souvent la dénaturent et dénient sa fonction par ailleurs médiatrice « louant les hommes de passer » (Édouard Glissant).

Penser la frontière à sa seule force de liaison masque cependant la complexité de ses réalités politiques et sensibles. L’objet cinéma n’a eu de cesse de suivre les lignes frontalières, de les traverser, de les dévisager, de les penser afin d’en montrer les usages, les tensions et les drames. Posant ces extrémités fuyantes en forme d’horizon identitaire, le western les désignerait à travers les conventions d’un genre où la figurativité du motif le disputerait à l’opérativité d’un discours construisant une représentation, évidemment subjective, de l’Histoire : celle des États-Unis. Avec le cinéma contemporain, il s’en faut que la frontière expose d’autres enjeux qui reformulent la relation de l’esthétique au politique (Till Roeskens, Avi Mograbi, Chantal Akerman, Tariq Teguia, Bahman Ghobadi…). Depuis la décolonisation et après la chute du Mur, de nouveaux états, de nouvelles matières et de nouveaux dispositifs de frontière ont en effet vu le jour. Au corps physique et politique que forme la frontière répondent des esthétiques cinématographiques singulières, des dispositifs filmiques dont la seule ambition n’est pas de simplement représenter la frontière, mais de capter ses lignes de forces, ses tensions spatiales, ses particularités acoustiques ainsi induites. La frontière devient alors matières d’images et de sons, de temps et de mouvements qui brossent des visibilités actives, rendent présents des silences blessés et inventent de nouvelles expériences du monde.

Quels régimes de visibilité ou d’invisibilité le cinéma adopte-t-il pour filmer ces lignes frontalières polymorphes ? Comment le cinéaste s’approche-t-il et s’engage-t-il dans ces sections du paysage pour donner à voir une vision du monde et de ces communautés séparées ? Comment les cinéastes, en filmant la frontière comme des espaces de rupture, de liaison ou comme des intervalles, figurent ou défigurent-ils les zones frontalières en mettant en jeu un apparaître de l’autre, un anonyme du corps errant ou son effacement ?

C’est sous le signe de cette double matrice - esthétique et politique – qu’entend se placer ce colloque Filmer les frontières avec pour projet de questionner et de découvrir ce vers quoi le mouvement du monde entraîne, par delà ces figurations frontalières, les sociétés et les hommes.

Trois axes d’études seront ainsi privilégiés :

  • Matières de frontière. On s’intéressera ici à la réalité physique des frontières, à leurs matières. Il s’agira d’étudier la présence à l’écran des constructions humaines (mur, mirador, barbelé, champs de mines, postes-frontière…) qui « clôturent » les États. Comment cadrer cet objet et pourquoi le filmer ? Quels sont les régimes esthétiques et poétiques des images rapportées à ou de ces lignes matérielles ? Il s’agira également d’envisager les frontières naturelles (fleuves, montagnes, mers, glaces). Ces matières de frontières où joue à plein l’ordre élémentaire (eau, terre), sont autant de paysages in situ qui dotent ces entre-deux d’une puissance poétique manifeste dont la portée imageante, parfois symbolique, ne saurait être écartée. Matières d’images, la frontière par ailleurs s’écoute. La sentinelle le sait bien : avant de voir, elle « écoute ». Il conviendra, aussi, de considérer les sonorités matérielles des frontières.
  • Frontières politiques. Par des « escarmouches de frontières », débutent souvent les conflits. Et les postes frontières sont souvent les épicentres dramatiques de flux migratoires à contrôler, à empêcher ou à favoriser. Contrôle, clandestinité, trafic, résistance, transgression, échange, circulation, humiliation : comment le cinéma se place-t-il à la frontière pour filmer ces passages, ces traversées, ces échanges ou leurs empêchements ? Du frontiérisme au sans frontiérisme qui « est le péché de l’Occident » (Régis Debray), il conviendra de mesurer tout ce que le cinéma nous dit alors de ces « bonnes » ou « mauvaises » frontières dont l’Histoire a fait des variables d’ajustement. Ce qu’il nous dit aussi de ces lisières qui retiennent les sujets comme en suspension, pris en étaux entre deux histoires, deux états, deux cultures dont ils sont frères et sœurs jumeaux mais qu’une barrière, un mur, oblige parfois à se détester, ou qu’un vide (juridique, administratif) jette dans l’anationalité.
  • Imaginaire des frontières. Il s’agira de considérer enfin la frontière comme un lieu d’évocation que nourrissent les « recollections » de la mémoire (Paul Ricoeur). Les cinématographies de l’exil, par exemple, repensent la frontière à l’aune d’une absence qui, dans l’éloignement, rapproche les distances et réinvente le pays natal. La frontière jouit d’une double polarité : siège d’un arrachement, elle cristallise aussi l’appartenance à une seconde communauté. A la croisée de ces frontières imaginées s’élaborent d’autres compositions, se construisent d’autres identités proprement frontalières. De ce métissage riche en dialogues, il conviendra alors de se saisir pour questionner les autres formes de réglages esthétiques et de régimes mémoriels qu’induit cette place intermédiaire dans l’acte de filmer les frontières.

Organisé par le LARA en partenariat avec de nombreuses institutions culturelles et d’enseignement toulousaines (Cinémathèque de Toulouse, ESAV - Ecole Supérieure d’AudioVisuel, Cinéma ABC, librairie Ombres Blanches etc.), ce colloque international se teindra du 8 au 11 mai 2013 à l’université de Toulouse II – Le Mirail. Outre les chercheurs, il accueillera un ensemble de cinéastes sensibles à la question retenue ici pour thème. Ceux-ci participeront aux débats ainsi qu’à une table ronde autour de la thématique « Filmer les frontières ? ». De nombreuses projections et rendez-vous en soirée avec les auteurs seront par ailleurs proposés.

Date limite pour la remise des propositions : Les propositions de communications devront être envoyées avant le 1er septembre 2012. Elles comporteront le titre prévu pour l’intervention, son résumé d’environ 2000 signes, ainsi qu’une note bio-bibliographique mentionnant l’appartenance institutionnelle de l’auteur et ses principales publications.

Durée des interventions : La durée de chaque intervention sera de 30 minutes (extraits de films non compris). Les communications pourront être effectuées en français ou en anglais.

Adresser vous propositions à : filmerlesfrontieres gmail.com

Contacts : Corinne Maury & Philippe Ragel Département de Lettres modernes, Cinéma et Occitan Université de Toulouse II – Le Mirail 5, allées Antonio Machado 31058 Toulouse cedex 9 Tél : +33 (0)562720693